L’émergence d’une nouvelle technologie n’est pas un long fleuve tranquille.
Elle suscite toujours des réactions liées à notre instinct de conservation, qui se méfie du changement.
Invariablement, une adoption technologique parcourt plusieurs étapes différentes allant de la moquerie jusqu’à l’évidence mais en passant par la résistance voire le rejet.
Chaque étape a ses périodes, des durées variables qui chevauchent souvent les autres car la progression n’est jamais la même partout ni chez tout le monde. Sa dynamique est complexe.
Ce cheminement intellectuel s’est observé dans le passé avec des innovations majeures comme l’électricité ou Internet.
Aujourd’hui, il s’observe avec l’intelligence artificielle, par exemple, et bien entendu… avec Bitcoin !
Depuis son lancement en 2009 jusqu’à nos jours, les discours politiques, institutionnels et médiatiques à son égard se sont remarquablement transformés.
Et la mise en place récente d’une réserve fédérale stratégique de bitcoins aux États-Unis marque probablement une des étapes ultimes de son cheminement.
Prendre de la hauteur
Ainsi, comme un alpiniste se retourne pour contempler sa grimpée, jetons un regard en arrière sur 16 années d’adoption progressive jalonnées de nombreuses incompréhensions, frustrations et combats d’arrière-garde.
Attention au vertige !
Car oui, avant de devenir un enjeu stratégique, Bitcoin et son univers ont suivi ce parcours sémantique typé, largement ponctué de sarcasmes et de calomnies.
Il est temps de contempler le chemin que nous avons parcouru – et qui d’ailleurs n’est pas encore terminé – un chemin que nous allons agrémenter de quelques références d’époque choisies au
hasard.
2010-2014 Les années geek ou quand Bitcoin faisait sourire
Au début, quand la technologie est perçue comme étrange, inutile ou irréaliste, le public demeure sceptique et commence par la tourner en dérision, la jugeant impraticable ou fantaisiste.
C’est donc en 2009 que, malgré une crise financière d’anthologie, Bitcoin émerge plutôt dans l’indifférence générale.
Au mieux, il est perçu comme une expérience absconse, une curiosité technologique réservée à une poignée d’informaticiens passionnés, idéalistes et … hors sol.
Les médias traditionnels qui le voient pour la première fois vont le présenter alors avec amusement dans des contenus courts et légers, le qualifiant de ‘monnaie de geeks’ ou de ‘fantasme libertarien’ sans application pratique et sans avenir sérieux.
Ils le relèguent au rang de lubie passagère réservée à des mordus d’informatique et des idéalistes un peu naïfs.
Cette soi-disant ‘geekonomie’ fait passer Bitcoin pour une monnaie d’informaticiens boutonneux ou encore de ‘mineurs en pyjama’…
Les termes employés traduisent bien cette étape de moquerie amusée.
En 2011, Bitcoin commence à être mentionné dans des émissions populaires aux États-Unis, de façon plutôt moqueuse, soulignant l’absurdité d’une invention dérisoire et sans avenir.
Les premiers documentaires sur Bitcoin reprennent d’ailleurs quelques-uns de ces petits passages assassins.
En octobre 2011, un article intitulé « The Crypto-Currency » publié dans The New Yorker offre une sorte de première analyse mainstream de Bitcoin à cette époque.
Malheureusement, l’auteur y présente toujours Bitcoin comme une expérience marginale d’origine mystérieuse et à l’adoption limitée, sans portée économique réelle.
Une référence très particulière de cette période est sans nul doute l’épisode intitulé ‘Bitcoin for Dummies’ de la série télévisée The Good Wife, diffusé le 15 janvier 2012.
Dans cet épisode, l’héroïne de la série défend un avocat refusant de révéler l’identité de son client, créateur d’une monnaie numérique appelée… Bitcoin.
Bitcoin y est abordé avec une légèreté certaine et ses adeptes y sont présentés comme des marginaux excentriques.
En février 2014, l’émission The Daily Show aborde Bitcoin après l’effondrement de la plateforme d’échange Mt. Gox, utilisant des termes humoristiques pour dénigrer Bitcoin et provoquer les rires
du public, plaisantant notamment sur le nom ‘Mt. Gox’, le comparant à un lieu sorti d’un livre du Dr. Seuss (auteur populaire de livres pour enfants aux USA).
A cette époque, la classe politique ignore totalement le phénomène et celle des économistes le regarde de haut; en 2013, un article de La Vie des Idées intitulé ‘L’eldorado Bitcoin‘ analyse le Bitcoin en tant que techno-utopie monétaire dont les ambitions sont démesurées et le modèle éthique déjà dénaturé.
Bitcoin reste un sujet de niche, logé entre blagues stigmatisantes et scepticisme élitiste.
2013-2017 Dénigrement monétaire ou la volatilité comme tare congénitale
Certains commencent à y voir un potentiel et des résistances plus organisées apparaissent, liées à la peur du changement et aux intérêts déjà en place.
Des arguments plus techniques et économiques sont alors avancés contre son adoption.
Comme le cours du bitcoin commence à prendre de l’ampleur et connaît un marché haussier, l’envolée de son prix (de 100 à 1 000 dollars en 2013) attire énormément l’attention.
Alors l’instabilité de son cours s’impose comme argument phare pour décrédibiliser son usage.
Avec cette visibilité s’intensifient également les critiques sur sa légitimité en tant que monnaie.
Tandis que les médias dégainent l’argument de la volatilité avec sensationnalisme, les institutions financières elles, expriment leurs doutes soi-disant éclairés sur sa fiabilité.
Dans son article d’avril 2013 ‘le bitcoin pas si cool qu’annoncé’, CNEWS présente le bitcoin comme une monnaie virtuelle prisées par les geeks et souligne sa volatilité en doutant de son avenir.
En septembre, Le Monde publie ‘le bitcoin, monnaie trublion’, le qualifiant de trop complexe, fonctionnant grâce à des passionnés d’informatique surnommés ‘mineurs’ et en insistant sur les
risques de sa volatilité.
En décembre, la revue Contrepoints publie ‘Bitcoin, la monnaie qui dérange’ pour y discuter des craintes entourant Bitcoin, entre autres sur sa volatilité.
En 2015, la banquière Blythe Masters, sans doute consciente de l’innovation en cours mais rejetant l’usage monétaire, tentera une récupération habile avec son ‘oubliez Bitcoin, adoptez la
blockchain ! (forget Bitcoin, embrace Blockchain)’ qui lancera la mode de la blockchain pour quelques années.
De l’autre côté de la manche, The Guardian publie en novembre 2017 ‘blockchain of fools’, un éditorial qui critique la montée en popularité de Bitcoin et des cryptomonnaies, les qualifiant de bulles spéculatives et mettant en doute leur valeur intrinsèque. Le même Guardian qui publiera encore en décembre ‘Bitcoin loses a quarter of its value in one day’s trading’, insistant une fois de plus sur la volatilité de Bitcoin et expliquant pourquoi cette caractéristique empêche son adoption en tant que véritable monnaie.
Partout, le discours sur l’existence de la cryptomonnaie elle-même se radicalise.
Il se durcit d’autant plus que Bitcoin vient toucher un domaine très exclusif : l’économique et financier, où il ne fait pas bon critiquer les idées établies et les pouvoirs installés.
C’est fini, Bitcoin n’est plus rigolo. Il devient risqué… il devient dangereux !
2017-2023 L’arnaque et la bombe écologique
Avec la bulle de 2017 (20 000 dollars pour un bitcoin), le ton devient franchement hostile, associant Bitcoin à un système de Ponzi et pointant du doigt son impact environnemental en raison des besoins énergétiques liés au minage.
Partout, on se met à dénoncer un soi-disant fonctionnement pyramidal et une soi-disant gabegie d’électricité.
En 2017, le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dénonce Bitcoin comme ‘une gigantesque bulle, digne des pires pyramides financières et qui devrait être interdit’.
En 2018, la BCE publie un rapport mettant en garde contre les risques de bulle spéculative et les potentielles arnaques liées aux cryptomonnaies.
La Banque de France quant à elle publie une vidéo sans équivoque de sa porte-parole qui se termine par un ‘n’y touchez pas !’
L’économiste Nouriel Roubini, respecté pour avoir prédit la crise de 2008, qualifie Bitcoin de ‘Ponzi’ devant le Sénat américain tandis qu’Emmanuel Macron déclare à Davos que les cryptos sont un pari hasardeux et qu’elles ont besoin d’une régulation stricte.
Du côté écologique, le matraquage n’est pas moins fort…
Dès 2017, le magazine Newsweek publie un article au titre éloquent ‘Bitcoin est parti pour consommer toute l’électricité mondiale d’ici 2020’ ( !!!)
En 2021, le journal ‘Reporterre’ publie une enquête s’intitulant ‘le bitcoin, monnaie virtuelle mais gouffre environnemental réel‘.
La même année, l’Humanité sortira ‘le bitcoin, un désastre climatique prisonnier de ses mineurs’
A cette époque, des études universitaires – largement inspirées du site de désinformation ‘Digiconomist’ – publient des premières ‘recherches’ soulignant l’empreinte carbone de Bitcoin, le comparant à celle de certains pays en termes de consommation.
Hélas, de telles études serviront encore de références pendant un long moment…
Le plus navrant, c’est qu’aucune d’entre elles ne se donne même pas la peine de poser un regard critique sur l’empreinte exorbitante de nos systèmes traditionnels, pourtant la première chose intelligente à faire.
La quantité d’articles exploitant cette argumentation fallacieuse sera tout simplement énorme.
Le point d’orgue de cette thématique viendra, en 2023, de Greenpeace USA et de son action ‘changer le code, pas le climat’ avec sa représentation effrayante du ‘crâne de Satoshi’ par le sculpteur Benjamin Von Wong.
Le même artiste reconnaîtra s’être fait expliqué Bitcoin par après et le considérer différemment
désormais…
Pourtant, tout est faux, nous le savons, mais dans les médias d’alors, la cryptomonnaie incarne bien une double menace diabolique, financière et environnementale, qu’il faut combattre à tout prix.
2015-2024 Guerre contre la monnaie des malfaiteurs
Et par-dessus le marché, ce ton hostile s’est déjà manifesté plus tôt car, depuis 2015, Bitcoin est devenu la cible d’une autre rhétorique agressive, associée cette fois aux trafics et activités criminelles de tous bords.
Comme si cela ne suffisait pas, il est encore accusé de favoriser l’essor de la criminalité organisée en rendant plus faciles le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
Une autre pseudo croisade morale s’organise donc contre cet outil directement sorti des ténèbres et défendu par une secte de fanatiques.
Des États passent à l’offensive et brandissent l’étendard de la lutte contre le crime.
Dès 2015, le FBI alerte sur l’utilisation de Bitcoin dans des transactions illégales sur le dark web.
En 2017 et en 2019, dans des articles officiels de la Gendarmerie Française, les autorités mettent en garde contre l’utilisation de cryptomonnaies dans le financement d’activités criminelles et terroristes.
En 2019 également, CNN relaie une enquête alarmiste sur l’usage de Bitcoin pour s’échanger de la pédopornographie sur le darknet.
En 2021, la secrétaire au Trésor Américain Janet Yellen assène que ‘Bitcoin est un outil pour blanchir l’argent et qu’il doit être fortement encadré’ (se référant probablement à l’affaire du moment ‘Colonial Pipeline’, où des hackers réclament une rançon en bitcoins.
Son homologue à la BCE, Christine Lagarde, affirme que Bitcoin est largement utilisé dans des activités criminelles et qu’un cadre réglementaire strict est urgent.
En France, Bruno LeMaire promet de ‘réguler fermement ces instruments opaques’.
Aux États-Unis encore, le magazine Forbes titre sans nuance que Bitcoin est devenu la monnaie officielle du ransomware et du marché noir numérique.
Là aussi, les contenus produits seront tout bonnement pléthoriques.
Pourtant, cette diabolisation demeure un paradoxe : les transactions illégales dans Bitcoin ne représentent en réalité que 0,15% du total, d’après une étude de Chainalysis, société spécialisée dans la recherche et l’analyse technico-légale de la blockchain.
Le combat est donc bien plus politique et rhétorique qu’autre chose…
2021-2024 Fin de l’obscurantisme ?
Jamais une révolution technologique n’aura été à ce point affublée de tous les défauts possibles et imaginables : idiote et risible, inutile et volatile, arnaqueuse et destructrice, criminelle et
dangereuse.
Il faut reconnaître à Bitcoin un caractère disruptif particulièrement fort : il change le paradigme, remet en cause les monopoles sur la création monétaire et son contrôle, concurrence tout un système, bouscule les pouvoirs en place. Sûr qu’il n’est pas là pour leur plaire.
Étant donné qu’il repose sur des ingrédients techniques particuliers que les ‘experts’ n’ont pas le temps d’étudier, ces derniers portent alors des jugements hâtifs et erronés, relayés avec force par les médias. Et les médias, eux, ne rechignent jamais à jouer sur la peur et le sensationnalisme pour attirer l’attention.
C’est aussi tellement plus simple de discréditer…
Mais peut-on empêcher une nouvelle technologie de s’imposer ? Non, car elle a déjà gagné.
A mesure que la compréhension progresse, le techniquement correct finit par l’emporter et les discours commencent à évoluer vers plus de pragmatisme.
Peu à peu, toutes sortes d’améliorations et de démonstrations de succès font grandir son adoption.
Grâce au développement d’infrastructures sérieuses et à l’éducation, les premiers adoptants en influencent d’autres et des entreprises commencent à comprendre Bitcoin et à l’intégrer.
Il demeure d’importantes divergences géopolitiques mais une tendance commune se dessine malgré tout: Bitcoin est de plus en plus pris au sérieux, est là pour rester et pousse à s’adapter plutôt qu’à interdire.
Il gagne progressivement en légitimité et reçoit enfin ses premières lettres de noblesse de la part de figures influentes et de sociétés respectées.
En 2021, Nayib Bukele, président du Salvador, fait sensation en adoptant officiellement Bitcoin comme monnaie légale, renversant les règles monétaires traditionnelles.
Malgré les critiques du FMI, il ose faire de lui un symbole de souveraineté économique.
Ce petit pays, autrefois instable et insécure, entre dans l’histoire de la crypto économie et attire de nombreux entrepreneurs.
Le vent tourne – et pas seulement avec cette audace du Salvador – car en parallèle, des figures charismatiques comme Michael Saylor ou Elon Musk légitiment l’actif en le faisant entrer dans leur trésorerie.
En 2024, Blackrock, le plus grand gestionnaire de fonds au monde, autrefois hostile à Bitcoin, parvient à faire adopter un ETF collatéralisé… par du bitcoin.
En course pour la Maison Blanche, Donald Trump franchit un autre pas historique en proposant d’intégrer Bitcoin dans la réserve stratégique nationale, saluant ‘sa résilience face à l’inflation’.
Même la Banque Centrale Européenne, jadis hostile, évoque désormais une ‘innovation à encadrer, non à diaboliser’.
Et le journal The Economist de concéder ‘Bitcoin n’est pas une blague mais un mouvement qui n’est pas dénué de sens’
2025 Et maintenant ?
Autrefois ridiculisé, Bitcoin devient un élément stratégique dans certains portefeuilles nationaux et institutionnels.
De la risée à l’actif stratégique, Bitcoin a cristallisé les angoisses et il cristallise maintenant les aspirations économiques de toute une société.
Les discours politiques et médiatiques, autrefois univoques, reflètent cette fois une réalité bien plus correcte : la cryptomonnaie n’est pas un fléau mais une évolution à accompagner, à apprivoiser.
Il demeure toujours des réticences de la part de certains, mais un jour viendra où cette technologie sera tellement intégrée dans notre vie quotidienne qu’elle en sera banalisée, considérée comme évidente, incontournable.
Toutes les tribulations passées de son adoption auront été oubliées du grand nombre.
Mais pas de nous.
Nous, qui sommes à la fois pionniers et témoins privilégiés de cet avènement technologique, nous aurons vécu sa trajectoire de doutes et de rebondissements. Nous en aurons aussi parfois subi les affres.
Jamais nous n’oublierons l’intensité de cette aventure !