Depuis le début de l’année 2026, les relations économiques entre Washington et l’Union européenne connaissent une montée de tensions significative autour de menaces de droits de douane américaines visant plusieurs pays européens, dans un contexte de désaccords politiques et commerciaux persistants. Ces tensions ont pesé sur les marchés actions européens et stimulé la demande d’actifs refuges comme l’or, reflétant une incertitude accrue quant à l’orientation future des relations transatlantiques.
Ce climat rappelle que les rapports de force contemporains ne se résument pas aux seules questions militaires ou diplomatiques : ils passent aussi par le droit, le commerce, les normes et les infrastructures. À l’image des droits de douane ou des régimes juridiques contraignants, les leviers économiques sont des instruments pérennes de pression entre grandes puissances.
Cette réalité trouve un écho particulier lorsqu’on examine l’architecture technique et opérationnelle des cryptomonnaies et de la blockchain. Bitcoin dépend en partie des États-Unis, non pas par son protocole, mais par ses infrastructures.
Souvent présenté comme un actif véritablement mondial et décentralisé, Bitcoin repose dans les faits sur un ensemble de briques critiques (cloud, points d’accès, stablecoins, marchés de liquidité) aujourd’hui dominées par des acteurs américains ou soumis à la juridiction américaine. Cette situation interroge la neutralité réelle de l’écosystème face aux rapports de force géopolitiques, et pose une question stratégique pour les acteurs européens (dont CrypCool) engagés dans la construction d’une crypto plus résiliente et moins dépendante.
Bitcoin : un actif mondial fondé sur une promesse de décentralisation
Décentralisation du protocole et réalité des usages
Un protocole réellement décentralisé
Sur le plan technique, Bitcoin repose sur un protocole décentralisé. Aucune autorité centrale n’en contrôle l’émission, la validation des transactions ou les règles fondamentales. Chacun peut exécuter un nœud, vérifier l’intégrité du registre et participer au consensus du réseau.
Cette architecture constitue le cœur de la promesse de Bitcoin : un système monétaire ouvert, résilient et indépendant des États. Elle explique pourquoi Bitcoin est souvent présenté comme un actif mondial par essence, accessible sans intermédiaire et résistant à la censure.
Une utilisation largement intermédiée
Dans la pratique toutefois, l’immense majorité des utilisateurs n’interagit pas directement avec le protocole. L’accès à Bitcoin passe le plus souvent par des plateformes d’échange, des services de conservation, des interfaces logicielles ou des produits d’investissement. Cette couche d’usage, indispensable à l’adoption à grande échelle, introduit des dépendances qui ne relèvent plus du protocole lui-même, mais de son environnement opérationnel.
De fait, selon le Global Crypto Adoption Index 2024 de Chainalysis, les pays les plus dynamiques en matière de cryptomonnaies sont l’Inde, le Nigeria ou les États-Unis, tandis que les pays européens apparaissent plus loin dans le classement.
Le dollar, la liquidité et les marchés comme piliers invisibles
Le rôle central du dollar dans l’écosystème Bitcoin
Un premier niveau de dépendance apparaît au niveau économique. Bitcoin évolue dans un écosystème où le dollar reste la monnaie de référence. La majorité des volumes d’échange, de la liquidité et des produits financiers liés au bitcoin sont libellés en dollar ou adossés à des stablecoins indexés sur celui-ci.
Cette réalité confère aux marchés américains un rôle central dans la formation des prix et dans les cycles de liquidité. Les décisions de politique monétaire, l’appétit pour le risque des investisseurs et les arbitrages des acteurs institutionnels influencent directement les flux vers Bitcoin.
Une dépendance économique plus que politique
Cette dépendance ne résulte pas d’un choix idéologique, mais d’une réalité économique.
Les principaux investisseurs institutionnels, les grandes places financières et les marchés les plus liquides sont aujourd’hui concentrés aux États-Unis.
Concrètement, cette dépendance se traduit notamment par :
- la prédominance de paires de marché en dollar,
- le rôle clé des stablecoins dans les échanges,
- l’influence des investisseurs institutionnels américains,
- la centralité des marchés financiers nord-américains.
Bitcoin reste mondial par son accès, mais il s’inscrit dans une architecture financière où le dollar conserve une place structurante.
Bitcoin dépendance États-Unis : une domination structurelle, pas un contrôle direct
Infrastructures critiques : cloud, points d’accès et outils hors chaîne
Une infrastructure largement hébergée sur quelques acteurs du cloud
La dépendance américaine de Bitcoin s’exprime surtout au niveau des infrastructures. Une part significative des services essentiels à l’écosystème crypto repose sur des fournisseurs de cloud et des outils techniques majoritairement américains.
A ce sujet, Ethereum est souvent cité comme référence en matière d’infrastructure blockchain. Les données publiques montrent toutefois que l’hébergement des nœuds Ethereum est concentré chez un petit nombre de fournisseurs de cloud, en particulier américains. Le site Ethernodes, qui recense en temps réel les nœuds du réseau, permet d’observer qu’une part significative d’entre eux est hébergée chez des acteurs comme Amazon Web Services (AWS).
Des points d’accès essentiels, mais fortement intermédiés
Au-delà de l’hébergement, l’accès aux blockchains repose largement sur des points d’accès techniques appelés RPC (interfaces permettant aux applications et portefeuilles de communiquer avec le réseau). Des fournisseurs comme Infura ou Alchemy jouent un rôle central en proposant ces accès clés en main, utilisés par de nombreuses applications.
Ces services ne contrôlent pas la blockchain, mais leur importance crée une dépendance fonctionnelle : en cas de restriction ou de panne, l’accès au réseau peut être perturbé pour une partie des utilisateurs.
Pas de kill switch, mais une dépendance à l’accès
Un kill switch désigne un mécanisme centralisé permettant d’arrêter instantanément un système.
Bitcoin n’en possède pas : aucun État ni aucune entreprise ne peut arrêter le réseau ou empêcher la création de nouveaux blocs.
En revanche, l’accès à Bitcoin dépend d’infrastructures techniques.
Si ces briques sont perturbées, le réseau continue de fonctionner, mais devient plus difficile à utiliser.
Des briques techniques largement concentrées
La dépendance américaine de Bitcoin se manifeste surtout au niveau des infrastructures techniques. Une grande partie des services nécessaires au fonctionnement quotidien de l’écosystème crypto repose sur des acteurs du cloud et des outils logiciels majoritairement américains.
Il ne s’agit pas d’une centralisation du protocole, mais d’une concentration des briques qui rendent Bitcoin utilisable à grande échelle. Sans ces infrastructures, le réseau continuerait d’exister, mais son accès, sa fluidité et son adoption seraient fortement dégradés.
Ces dépendances concernent notamment :
- l’hébergement de services sur des clouds américains,
- les points d’accès au réseau (RPC, APIs),
- les outils de développement et de maintenance,
- les solutions de conservation et de sécurisation.
Il ne s’agit pas d’un contrôle direct, mais d’une domination structurelle des couches intermédiaires.
Stablecoins, régulation et soft power économique
Les stablecoins comme point de fragilité
Les stablecoins illustrent parfaitement cette domination structurelle. Essentiels au fonctionnement des marchés crypto, ils facilitent les échanges, les paiements et la gestion du risque. Or, les principaux stablecoins – USDT (Tether) et USDC (Circle) – sont émis par des entités soumises à la juridiction américaine. Ils peuvent être gelés, blacklistés ou soumis à des exigences réglementaires strictes.
Il ne s’agit pas d’un contrôle direct de Bitcoin, mais d’un levier économique puissant, comparable à celui exercé par les États-Unis via les marchés financiers ou le commerce international.
Une dépendance monétaire indirecte
Ce cadre renforce l’influence indirecte des États-Unis sur l’écosystème crypto mondial. Il ne s’agit pas d’un contrôle explicite de Bitcoin, mais d’un levier économique puissant, comparable à celui exercé via le commerce, les marchés financiers ou les sanctions économiques traditionnelles.
À cela s’ajoute une forme de soft power culturel et technologique. Une partie significative du développement, des outils et des standards de l’écosystème blockchain provient d’acteurs occidentaux, souvent américains. Là encore, la gouvernance n’est pas écrite dans le code, mais elle s’exerce à travers les usages, les normes et les choix techniques.
Quelle marge de manœuvre pour l’Europe face à cette dépendance ?
Une Europe présente, mais positionnée différemment
Face à cette réalité, l’Europe n’est ni absente ni impuissante. Elle occupe une place différente dans l’écosystème crypto, davantage orientée vers la régulation, la protection des investisseurs et l’encadrement des risques. Cette approche peut être perçue comme un frein à l’innovation mais elle constitue aussi un levier de stabilité et de confiance à long terme.
La régulation ne remplace pas l’infrastructure
Le règlement MiCA illustre cette volonté d’encadrement harmonisé. Il apporte de la clarté et de la sécurité, sans pour autant résoudre la question de la dépendance aux infrastructures non européennes. La régulation améliore certes le cadre mais ne modifie en rien l’architecture sur laquelle repose l’écosystème crypto.
Des leviers concrets, mais coûteux et contraignants
Réduire cette dépendance suppose des choix concrets long-termistes, souvent coûteux et complexes qui impliquent en outre des arbitrages clairs:
- héberger des nœuds (logiciel qui participe directement au fonctionnement du réseau en vérifiant de manière indépendante chaque transaction et chaque bloc) et services hors cloud américain,
- diversifier les points d’accès et les fournisseurs,
- développer des actifs adossés à l’économie réelle,
- accepter une complexité opérationnelle plus élevée.
Peu d’acteurs sont aujourd’hui prêts à assumer pleinement ces contraintes.
Une démarche progressive portée par certains acteurs européens
C’est dans cette logique que s’inscrivent certains acteurs européens, comme CrypCool, qui cherchent à construire une approche crypto plus résiliente, ancrée localement et moins exposée à une dépendance unique notamment via des actifs adossés et une maîtrise accrue des briques critiques.
Conclusion
Bitcoin n’est pas hors du monde réel. Il n’échappe ni aux rapports de force économiques, ni aux logiques de marché, ni aux dépendances infrastructurelles. Il n’existe pas de bouton d’arrêt, mais il existe une domination structurelle qui façonne son usage et son évolution. Cette dépendance est à la fois logicielle, juridique et culturelle.
La décentralisation est une propriété du code. La souveraineté, elle, reste un choix stratégique, fait d’arbitrages, d’investissements et de compromis. Bitcoin demeure un outil monétaire puissant et résilient, mais son avenir dépendra aussi de la capacité des acteurs, en Europe comme ailleurs, à comprendre et à réduire ces dépendances, plutôt que de les ignorer.
FAQ – Bitcoin, dépendance et souveraineté
Bitcoin peut-il être considéré comme géopolitiquement neutre ?
Bitcoin est neutre par son protocole, mais pas totalement par son environnement.
Son fonctionnement technique est décentralisé, mais son accès, sa liquidité et certaines infrastructures clés dépendent d’acteurs soumis à des cadres juridiques nationaux.
La dépendance aux États-Unis remet-elle en cause la décentralisation de Bitcoin ?
Quelle est la différence entre dépendance structurelle et contrôle direct ?
Un contrôle direct impliquerait la capacité d’arrêter ou de modifier Bitcoin, ce qui n’est pas possible.
Une dépendance structurelle signifie que certaines fonctions essentielles reposent sur un nombre limité d’acteurs, créant une influence indirecte mais réelle.
Le dollar joue-t-il encore un rôle central dans l’écosystème Bitcoin ?
Oui. Le dollar reste dominant dans la formation des prix, la liquidité des marchés et l’usage des stablecoins.
Même si Bitcoin a été conçu comme une alternative monétaire, il évolue encore dans un système financier largement structuré autour du dollar.
Héberger son propre nœud Bitcoin change-t-il réellement quelque chose ?
Oui, à l’échelle d’un acteur.
Héberger un nœud permet de vérifier directement les transactions, de réduire la dépendance à des services tiers et de renforcer la transparence, sans pour autant rendre Bitcoin souverain à lui seul.
En quoi l’approche de CrypCool est-elle différente sur ces enjeux ?
CrypCool s’inscrit dans une logique de maîtrise accrue des briques critiques, notamment par l’hébergement de son propre nœud Bitcoin et une approche européenne, réglementée et orientée long terme.